Jeanne Lagarde-Czinober

1911-2012

 

 

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Elle est l’aînée des trois filles du docteur Maurice Lagarde. Jeanne fait ses études secondaires au Mans, où elle devient bachelière en 1927 à l'âge de 16 ans.
Très douée pour le dessin, dès son plus jeune âge elle adore crayonner des petites scènes enfantines.Elle racontait souvent cette anecdote :

« … lorsque j'avais cinq ans, je m'amusais à dessiner sur le sol de la cour avec un bâton...
« .. Ma tante Renée regardant par la fenêtre du premier étage me demanda qui avait fait ce joli dessin ? »
Je lui répondis que c'était moi ! Elle prit sa grosse voix et me dit : « C’est pas beau de mentir, Jeanne !... »

Jeanne commence les Beaux-arts du Mans puis, sur les conseils d’Hervé Mathé, elle part étudier à Paris pour y préparer le diplôme d'État du professorat de dessin. Elle suivait ainsi la volonté de ses parents qui voulaient lui assurer un métier plus sûr que celui d'artiste. Ayant obtenu ce diplôme, elle est admise aux Beaux-arts de Paris, dans l'atelier d'André Devambez. Pour payer ses études et sa chambre d’étudiante, elle travaille comme « lettriste », dans l’atelier d’André Galland, spécialisé dans les affiches publicitaires.

 

C’est lui qui l'incitera, plus tard, à se consacrer au dessin et à la gouache, plutôt qu'au professorat, trouvant qu'elle était trop douée pour ne pas exercer son talent de dessinatrice.
En 1936, à l'occasion du mariage d'une voisine de ses parents, où elle était demoiselle d'honneur, elle rencontre le témoin du marié : Nicolas Czinober, artiste peintre venu depuis peu de Hongrie.
Ce dernier était lui-même lauréat du concours de Beaux-arts de Budapest, et poursuivait un tour du monde artistique grâce à une bourse offerte par le Conservatoire  de Budapest en 1925, ainsi qu’au produit de la vente de tous les tableaux qu’il avait exposé après son succès au concours.

 

Après un séjour en Allemagne et en Italie, il s'était mis à travailler momentanément comme restaurateur de tableaux, avec un commissaire-priseur parisien, qui venait se marier avec une sabolienne !Après les deux jours de fête de ce mariage, où ils firent connaissance, Jeanne et Nicolas se perdent de vue. C’est l'année suivante qu'ils se retrouvent, au hasard d'une rencontre à Paris, rue Drouot, où ils décideront d’ailleurs de s'installer dans un appartement, face à l'endroit de leurs retrouvailles...

 

Quelques mois plus tard, Jeanne présente Nicolas, qui parlait encore assez peu le français, à ses parents, en leur faisant savoir qu'ils avaient bien l'intention de se marier !

N'ayant pas l'impression qu'il pouvait s'opposer à la volonté de leur fille, les parents de Jeanne, par curiosité, mais aussi pour se rassurer, prirent des renseignements sur Nicolas, par l'intermédiaire du curé de Sablé. Ce dernier, ne parlant naturellement pas hongrois, avait écrit en latin, au curé de sa ville natale en Hongrie...
Les renseignements ayant été particulièrement favorables, les parents furent, sans nul doute, rassurés…
Le mariage eu lieu à Sablé-sur-Sarthe en janvier 1938. De cette union est né leur fils Etienne, en novembre 1939, au début de la guerre.

 

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Jeanne et Nicolas vivent cette période troublée à Paris tout en laissant, le plus souvent possible, leur fils à Sablé, chez le docteur Lagarde, où leur jeune enfant avait la possibilité d'être élevé dans de meilleures conditions que dans la capitale occupée.

Pendant ce temps Jeanne dessine toujours, pour son plaisir, mais n'exerce pas son métier de professeur de dessin, malgré son diplôme, car elle aurait été obligée de déménager.

Dès 1947, elle écrit et illustre un livre dicté par Nicolas, de contes et légendes hongroises, agrémenté de plus de 150 dessins à la gouache. Cette oeuvre lui prend plus de deux ans de travail.
Ne trouvant pas d'éditeur capable, à l'époque, de réaliser ce livre, en France, car les techniques d'impression des couleurs  n'étaient pas suffisantes, il sera envoyé au Canada.
Malheureusement, plus personne n'en entendra parler !

Cet échec marque un entracte dans la carrière de Jeanne. Elle profite de cette période pour réaliser des petits  tableaux de scènes de la vie parisienne, façon 1900, qu’elle prévoyait de vendre par la suite.
Au début des années 1950, Jeanne reprend ses pinceaux, encouragée par André Galland, son ancien patron parisien.

Elle reprend les illustrations des petites scènes d'enfants, où elle excelle, sans doute influencée par les illustrations humoristiques de Poulbot ou de Germaine Bouret.
Dans le même temps, elle est sollicitée pour créer des modèles de papier peint et même de tissus, ce qui lui permet de gagner quelques sous, mais ne lui permet pas encore de faire « bouillir la marmite », comme elle pourra le faire plus tard et permettre ainsi de laisser son mari se consacrer à son art pictural.

 

 

Le décès de Germaine Bouret en janvier 1953 marque un tournant décisif dans la carrière de Jeanne...
Lors d'une rencontre avec son ancien patron, à deux pas de chez elle, André Galland lui annonce la disparition de Germaine et lui dit qu'il y a une place à prendre.

Jusqu’à ce triste événement, Jeanne avait toujours dit :

«... Une seule Germaine Bouret, c’est bien suffisant !… »

Sans rien dire à personne, elle choisit un éditeur, au hasard dans le bottin téléphonique, mais dans le voisinage proche de la rue Drouot, pour raisons de commodité.

Elle part avec un carton d’une dizaine de gouaches illustrant des scènes comportant des mots d'enfants... Un employé de la maison d'édition lui demande de laisser ses dessins, mais elle refuse, disant qu'elle préférerait attendre l'avis du directeur...

Celui-ci, arrive, un peu agacé qu'on le dérange dans son travail, mais, après avoir examiné la dizaine d'œuvres du carton à dessin, demande à Jeanne si elle ne pourrait pas lui en fournir deux de plus !

C'est le début d'une longue carrière...
Bientôt ses illustrations sont très appréciées par les éditeurs qui lui commandent de très nombreuses séries de cartes postales avec des mots d'enfants.

Pendant des années, elle continue la réalisation de ses cartes illustrées qui se diversifient de plus en plus, mais toujours avec une très grande maîtrise de la gouache... Fleurs, cartes d'anniversaire, cartes humoristiques éditées par millions, cartes religieuses, transparents, cartes découpées et animées, illustration de jouets ou de jeux de société,  etc…

Elle peut s'adapter à tous les styles et réalise même quelques affiches publicitaires !

Elle aime aussi écrire des romans pour enfants et quelques-uns de ses manuscrits restent encore à découvrir.

Tous, nous avons pu admirer les illustrations de Jeanne Lagarde, sans toutefois trop le savoir.
Pendant toute sa carrière elle est toujours restée très modeste.
Elle  fuyait les honneurs et la publicité.

Malgré toute cette discrétion elle est très souvent sollicitée pour illustrer des contes pour enfants.

Elle réalise même le texte et les dessins d'une bande dessinée : « Claude et Nizou ».
Finalement, elle se met à travailler pour des éditeurs belges qui lui demandent l'exclusivité, jusqu'en 1984, au décès de Nicolas.

 

En 1986 un éditeur indélicat utilise ses dessins, dont elle n'avait jamais vendu que les droits de reproduction, pour en faire des dessus de boîte de chocolats et des illustrations de calendrier des postes !

Elle veut lui intenter un procès, qu'elle aurait certainement gagné, mais son bon cœur se laisse influencer par les « misères » de cet éditeur et elle accepte un simple dédommagement !

Lors d'une de ses expositions un admirateur lui fait ce compliment sur son livre d'or :

«  … Les dessins de Jeanne Lagarde reflètent tout  l’humour et la bonté de leur auteur. Même les personnages comme les ogres, les sorcières ou le grand méchant loup ne paraissent pas vraiment méchants… »

Une autre admiratrice remarque :

« ... Les cartophiles voient en Germaine Bouret le « + »…
Moi, je vois en vous une sensibilité et une approche différente. Vos dessins ont plus de générosité et reflètent un milieu culturel plus varié… ».

atelier-de-jeanne-lagardeMalgré les cahiers des charges et les contraintes restrictives, elle accepte, pendant un certain temps, de travailler pour Walt Disney, avec toutefois le regret de ne pas avoir le droit de signer ses dessins.

Peu après la mort de Nicolas en janvier 1984, elle abandonne Paris et l'édition, et revient s'établir à Sablé définitivement.

 A partir de ce moment elle se consacre au fusain, au pastel et à la peinture à l'huile, tout en gardant toujours une place pour son sujet de prédilection :
Les mots d'enfants et leurs illustrations.

Très douée pour la gouache, elle l’était aussi pour peindre à l’huile, des paysages, des natures mortes ainsi que de réaliser de très jolis portraits  au pastel…

Elle avait subi, bien évidemment, l'influence de son mari…
Mais elle ne voulait pas lui infliger, de son vivant, une sorte de concurrence et «…lui faire de l'ombre qui aurait pu nuire à sa carrière… » !

A la demande de la municipalité,  elle exposera, plusieurs fois, ses œuvres à Sablé, et reçoit de nombreux prix.

Lors de la première exposition, en 1986, à l'Office du Tourisme, elle reçoit des mains de François Fillon, la médaille de Citoyenne d'Honneur de Sablé-sur-Sarthe.

La dernière exposition de ses œuvres picturales a été réclamée et présentée à l'Office de Tourisme de Malicorne pendant la manifestation « Les Chemins en Couleurs » d’octobre 2010, où elle a pu être présente, malgré son grand âge.
Ainsi, elle a pu, d'une certaine manière « découvrir » avec étonnement et modestie, l'étendue incroyable de son œuvre dont elle avait « oublié » l’importance et que ses enfants et petits-enfants admiratifs avaient tenu à exposer.

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